Randonnée pédestre en solitaire

Carte interactive

Dans mon désir de « Vivre le Nord », je réponds à un appel intérieur pour faire cette randonnée pédestre en solitaire de +/- 500 kilomètres qui me conduira de la rivière Gurlurtuq à l’embouchure de la Baie d’Ungava jusqu’au village de Nain (NF-Labrador).

Physiquement, je suis en pleine forme et prêt à transporter mes deux sacs à dos. Étant restreint dans mes bagages, je ne peux qu’apporter le strict minimum de nourriture sèche, ma canne à pêche et ma hache. Je me suis donc préparé psychologiquement à connaître la faim et à perdre, encore une fois, quelques livres retrouvées.

Loin de moi, l’idée de réaliser un exploit car ma volonté et ma passion de marcher, parler, écrire et photographier le Nord sont beaucoup plus puissantes que la satisfaction personnelle de mon égo.

Mon tracé initial devait commencer à l’embouchure de la rivière Qurlutuq et de la Baie d’Ungava. Après discussion avec Véronique, une résidante de Kuujjuaq, concernant le prix pour mon transport du village de Kuujjuaq jusqu’à mon point de départ (environ 140 kilomètres), j’en suis venu à la conclusion qu’il était préférable de changer mon point de départ. Je me suis donc rendu au village Inuit de Kangiqsualujjuaq qui est situé à l’embouchure de la rivière George et de la Baie d’Ungava le vendredi le 10 juillet 2015. J’y ai rencontré Charli Munick, directeur du Parc Kuurujuaq et Darell, gardien du même parc.

Le lendemain matin, vers 7 h 00, avec sa chaloupe, sur une distance de 8 kilomètres, Darell m’a aidé à traverser la rivière George pour atteindre la rive ouest. Après un peu de bavardage et une bonne poignée de main, j’ai entrepris mon périple de 512 kilomètres. Par cette très belle journée ensoleillée, je parti marcher avec mes deux sacs à dos qui pesaient 80 livres.

Ma première idée, était de remonter la rivière George quelques jours pour ensuite me diriger vers l’ouest pour reprendre mon tracé initial sur la rivière Qurlutuq. À ma troisième journée, bien que je transportais le stricte minimum, mon plus grand inconvénient était la pesanteur de mon gros sac, celui que je portais dans le dos. Le matin de cette même journée, j’ai ressenti à l’intérieur de moi que je devais remonter la rivière George jusqu’à la pourvoirie Norpaq (endroit où je dois retraverser la rivière).

Premières épreuves

À la fin de ma cinquième journée, je suis très content d’apercevoir un petit campement Inuit. Il est barré ! Un peu plus loin, j’ai trouvé une petite plage de sable ou j’ai pu installer mon campement à 150 pieds de la rivière George. Vers 22 : 00 h, le réveil a été brutal. Je sentais que j’avais les pieds mouillés dans mon sac de couchage et j’entendais le bruit de l’eau tout proche. Je savais que la rivière subissait les marées de la Baie d’Ungava, mais j’ignorais qu’à 150 pieds, il y avait encore du danger. Le quart de mon équipement dans ma tente flottait et la marée montait très vite. Je sors de ma tente, les bottes délassées, en bobette, pour aller démancher les attaches de ma tente. Mes bottes se sont remplis d’eau rapidement.

Je lâche des cris de désespoir. J’avais tellement besoin de me reposer, de dormir une bonne nuit car même lorsque mon dos était libre de son sac, mes muscles en ressentaient encore la présence. Je ne pouvais pas tout empaqueter mon équipement trempé et partir, bêtement, à marcher au travers des aulnes sans savoir quand et où je pourrais trouver une place convenable pour passer la nuit. Même si à cette période de l’année, il y a encore une certaine clarté à 22 : 00 h, la noirceur totale viendrait. Je me suis habillé, ensuite, j’ai déplacé mon équipement à 60 pieds plus loin de la rivière au travers des aulnes.

J’y trouve une petite éclaircie, ou il n’y a pas de végétation, il y a un petit cap relativement plat. Je me suis couché sur ce petit cap à l’abri du vent, mis mon sac de couchage par-dessus moi pour me réchauffer. Un peu plus tard il s’est mis à mouillé, j’ai mis la toile de ma tente sur mon sac de couchage pour me protéger de la pluie.

C’est curieux de constater comment on peut se sentir en sécurité, lorsqu’on dort dans une tente, protéger par une simple toile. Cette toile représente en quelque sorte les murs de notre maison et pourtant, n’importe qui ou n’importe quoi peut la déchirée en un rien de temps. Bien que c’était ma première nuit passée à la belle étoile, sous la pluie, je ne ressentais aucune crainte pour la visite. Malgré mon grelottement, j’ai pu dormir par intermittence. Je me suis promis que demain, je retournerais au camp Inuit et que c’est certain que je vais rentrer. J’ai passé la journée dans le camp inuit à chauffer le petit poêle pour faire sécher tout mon équipement. J’étais à la fois bien et mal à l’aise d’être à l’intérieur du camp car ce n’est pas dans mes habitudes de rentrer dans un chalet grâce à une hache. Avant de partir le lendemain, j’ai laissé un petit mot écrit en anglais sur la table avec un peu d’argent.

       

À la fin de ma septième journée, j’arrive à deux autres camps Inuits, l’un est barré tandis que pour l’autre, la clef est dans la serrure. J’ai passé la nuit dans celui-là. Quelque temps après mon départ le lendemain, j’ai le « feeling » que j’ai oublié quelque chose et ce quelque chose, c’est mon liquide à mouches.

Dans l’après-midi, j’arrive à un endroit ou la rivière s’élargis pour former un lac. De mon côté, il y a plusieurs méandres bordés d’aulnes, de saules et d’éricacées. Je mets mes pantalons isothermiques et mes bottes de caoutchouc pour marcher dans l’eau car marcher sur la terre ferme au travers des aulnes et des saules avec mes deux sacs à dos c’est très difficile et demande un surplus d’énergie. À la fin de cette journée, j’installe mon campement à environ 75 pieds de l’eau dans une petite éclaircie ou les éricacées sont beaucoup plus abondantes que les aulnes et les saules. Il y a des mouches noires et des maringouins en quantité industrielle (c’est extrêmement vrai que le Nord est le paradis de la mouche). Assis près du feu avec de la boucane, on est bien. Dès que l’on s’éloigne, la horde sauvage nous rejoint. Il est impossible de rentrer dans la tente sans apporter des dizaines et des dizaines de ces buveuses de sang.

Tout au long de cette journée, je me suis encouragé à avoir confiance en moi, à prendre mon temps car c’est très important d’être présent et concentré. Lorsque j’étais ailleurs dans ma tête, je faisais souvent un faux pas et manquais de tomber à genou dans l’eau.

Je me suis finalement endormi en essayant de ne pas trop penser aux nuages de mouches qu’il y a dans ma tente.

Le lendemain, je continu à marcher dans l’eau avec d’innombrables amis ailés.

En début d’après-midi, je passe devant un méandre avec du courant qui se déverse dans le même que je suis en train de suivre, il me faut donc traverser pour que je puisse poursuivre ma marche dans la bonne direction. J’essaye de traverser en face du méandre mais il y a trop épais d’eau. Je continu un peu plus loin et je commence à traverser le méandre qui a à peu près 50 pieds de large. Lorsque je me suis engagé, la profondeur de l’eau était correcte (environ 3 pieds), rendu à peut-être 20 pieds avant d’atteindre l’autre rive, il commence à avoir plus d’eau. Je me dis « je ne vire pas de bord, je continu même s’il rentre de l’eau dans mes pantalons isothermiques ».

Quelques pas plus loin, l’eau commence à rentrer dans mes pantalons et subitement, je ne touche plus le fond. Je me débats pour que ma tête reste en dehors de l’eau et que mon corps soit le plus droit possible car je ne veux pas que l’eau entre dans mon gros sac à dos. Pendant mon combat pour que ma tête reste hors de l’eau, je me suis dit « je ne peux pas croire que je vais mourir noyer ici ». Il me vient alors à l’idée d’utilisé mon petit sac à dos, que je tiens toujours d’une main, comme bouée de sauvetage. Je commence à me pousser avec mes jambes jusqu’au moment où je sens du solide sous mes pieds.

Une fois assis sur l’autre rive, à bout de souffle, je suis très heureux d’avoir franchis cet obstacle. Bien que depuis le début de mes préparatifs pour cette randonnée, j’étais conscient du danger d’être seul, c’est assis sur cette rive que je réalise que tout peu basculé en une fraction de seconde, que tu sois seul ou en groupe. Par contre, ceci ne dois pas être une raison pour rester encabané, ne rien faire et avoir peur.

Les obstacles que nous rencontrons dans notre vie sont là pour nous faire grandir et augmenter la confiance en soi. Il ne faut pas hésiter à ouvrir la porte et sortir. En faisant le premier pas à l’extérieur, nous avons déjà grandi et franchi un obstacle.

Après ces deux jours et demi passé à marcher en compagnie des mouches noires et des maringouins, sans liquide de protection, j’ai le tour des yeux, les oreilles, les poignets et les mains enflés. Je me regarde dans mon petit miroir que j’ai pour me raser, je suis assez épeurant. Ma question est « Qu’est-ce que je peux faire pour réussir à me libérer de toutes ces piqures de mouches ? ». J’avais déjà lu que les autochtones faisaient un mélange de graisse et de terre rouge, qu’ils l’étendaient sur leur corps pour se protéger des mouches. Je me souviens, subitement, que j’ai en ma possession de la graisse de vison pour graisser mes bottes !! J’ai commencé à me graisser la figure, les mains et les poignets avec cette graisse trois à quatre fois par jour. C’est ainsi que j’ai réussi à me libérer des mouches et par le fait même, me guérir des enflures.

   

Peur, doute et roches

En début de matinée, de ma douzième journée, je passe devant la pourvoirie Helen Falls qui est située de l’autre côté de la rivière. Je ne sais pas si je suis plus fatigué mais la marche me paraît plus difficile. À certains endroits le terrain est plat tandis qu’à d’autres le terrain est en pente avec beaucoup de roches de grosseurs différente. Le corps n’est pas toujours à la verticale, même qu’une fois, il s’est retrouvé complètement à l’horizontale. En fin d’après-midi, j’ai l’heureuse surprise d’apercevoir un petit refuge qui surplombe le rapide « Helen Falls ».

La matinée dans le refuge se déroule très bien jusqu’à temps que je regarde mes cartes. Avec l’aide de mon GPS (qui mesure toujours les distances en ligne droite), je suis à 150 kilomètres de la pourvoirie Norpaq. À savoir, pourquoi. Les émotions de doute, d’avoir mal préparé et choisi mon trajet, de voir tous les cours d’eau à traverser ont eu raison de me décourager. J’ai même envisagé de poursuivre mon trajet en marchant sur le dessus des montagnes en espérant aller plus vite et me sauver quelques kilomètres. Je crois que si j’avais eu l’opportunité de mette fin à mon voyage, je l’aurais fait.

À cette instant, la présence d’une autre personne très positive aurait pu être bénéfique. Dans le cas contraire, nous aurions été deux à broyer du noir. Le fait d’être seul m’amène à ne compter que sur moi-même. J’ai finalement ramassé mes bagages sans aucun enthousiaste car la peur et le doute de ne pas réussir mon voyage sont en moi.

Je parts, comme à chaque matin, sans regarder derrière moi. En cours de chemin, les émotions négatives se sont tranquillement dissipées en moi. Je parle beaucoup avec Dieu (bien que je n’aie aucune religion), ça m’aide à me ressaisir. Je m’aperçois ou plutôt, je prends conscience que je suis dans un combat avec mon voyage, que si je décide d’être en harmonie avec mon voyage et mon bagage, la situation allait s’améliorée. Je prends aussi conscience que je veux « contrôler » mon voyage, comme je veux « contrôler » les évènements de ma vie, que si ça se passerait comme ça, hé bien ça serait parfait.

Je me dois d’apprendre à vivre le moment présent et à lâcher prise. J’y prends de plus en plus conscience car si je pense à plus tard, il y a des pensées de découragement qui surviennent. C’est très vrai que chaque jour suffit à sa peine.

Les jours suivant se sont très bien déroulés, j’ai marché des kilomètres et des kilomètres sur des roches de différentes grosseurs, lorsque le terrain était plat, on aurait pu croire que toutes les roches avaient été étendues avec un bulldozer, lorsque le terrain était en pente parfois douce ou abrupte, les roches étaient beaucoup moins stables et là, c’était les chevilles qui en prenaient un coup.

     

Heureuses rencontres

En milieu de matinée de ma vingt unième journée de marche, tel ne fût pas ma surprise de voir, non pas un canot, mais cinq canots qui descendent la rivière George du même côté que moi. Au début, lorsque j’ai vu le premier canot au loin, j’ai pensé que c’était des outardes mais à mesure que ça se rapprochait, je me suis bien rendu compte que c’était des canots. Salutation faites. Ce sont tous des Américains qui sont partis de Schefferville en canot pour se rendre jusqu’au village de Kangiqsualujjuaq. Je parle principalement avec Kate, qui semble être la responsable du groupe, et Emma.

Dès que j’ai vu Kate, j’ai su instinctivement que je pouvais avoir une grande confiance en elle. Après avoir parlé chacun de notre voyage, elle m’a demandé si j’avais besoin d’aide pour quoi que ce soit. Je lui ai expliqué que je transportais trop d’équipement et lui ai demandé si elle était disposée à transporter une partie de mon équipement avec eux jusqu’au village pour ensuite l’expédié chez-nous par la poste ? Elle accepta immédiatement. Je lui ai donnée de l’argent pour couvrir les frais postaux.

Emma m’a offert de la nourriture que j’ai acceptée volontiers. Après leur départ, je me suis assis sur une roche pour manger un peu. Je suis très content d’avoir écouté mon instinct et de m’être délaissé d’une partie de mon équipement. Je n’ai jamais pensé, une fraction de seconde, que je ne récupérerais pas mon équipement. J’avais une totale confiance en Kate. À mon retour chez-nous, tout mon équipement était là. Écoutez et suivez votre instinct, vous ne serez jamais déçu !!

Je remercie Dieu de cette merveilleuse rencontre imprévue pour moi mais déjà prévue par lui.

Lorsque je remis mon sac sur mon dos avec une dizaine de livres en moins, c’est avec une énergie nouvelle que je continuais mon périple. Les jours suivants se sont très bien déroulés, ma progression journalière augmenta de façon significative peu importe les conditions du terrain qui se présentaient devant moi.

     

Dans le milieu d’après-midi de ma vingt cinquième journée, je rencontre Mr. Peter May de Kuujjuaq (propriétaire de la pourvoirie Mont Pyramide) qui est en train de pêcher à la mouche en aval de sa pourvoirie. Après m’être présenté, je lui parle de mon voyage que je suis en train de faire. Il est très impressionné, surtout du fait que je fais ce voyage seul. Je lui demande si c’est possible que je puisse souper, dormir et déjeuner à sa pourvoirie, il accepte avec plaisir. Il appel sa femme, Catherine, pour lui dire qu’il vient de rencontrer un gars sur le bord de la rivière qui s’en va à pied jusqu’à Nain et qu’il sera là pour souper et déjeuner. Sur le coup, Catherine n’a pas voulu le croire !! Après avoir débarqués de la chaloupe, Peter me dit « c’est la première fois de ma vie que je pars à la pêche et au lieu de revenir avec du poisson, je reviens avec un voyageur ».

J’ai été très bien accueilli par Catherine et Henry, leur fils. Je suis très content de faire leur connaissance d’autant plus que Catherine et Henry sont parfaitement bilingues. Une fois installé dans mon petit chalet, qui pour moi est un véritable château, Peter me demande si je désir prendre une douche ? Je peux vous dire qu’après vingt-cinq jours, je n’ai pas hésité à dire OUI.

Pendant et après le souper, j’ai pu discuter longuement de ma passion pour le Nord et parfaire mes connaissances grâce à l’expérience de Peter. Pour la première fois de ma vie, j’ai enfin, l’opportunité de parler avec un homme du Nord, de sentir son profond attachement à son pays. Grâce à leur rencontre, leur générosité et leur simplicité, mon amour et mon désir de faire partis du Nord ne s’éteindront jamais. Ils font partis de moi comme la branche fait partie de l’arbre. Ils sont indissociables. Le lendemain matin après un bon déjeuner en leur compagnie, je fait de la couture et prends quelques photos. Catherine m’offre de la nourriture que j’accepte avec joie.

Le Mont-Pyramide est situé en face de leur pourvoirie sur la rive est. Ce mont est très spécial et d’une grande importance dans la culture inuit.

Ce merveilleux temps passé en leur compagnie a été bénéfique pour moi. Pour m’aider dans mon périple, Peter et Henry m’ont transporté sur un grand plateau de gravier en VTT sur une distance de quatre kilomètres. Après une amicale et sincère poignée de main, J’ai rejoint la rivière et repris ma marche avec beaucoup d’énergie.

       

En milieu d’avant-midi de ma vingt huitième journée, j’aperçois un ours noir de l’autre côté de la rivière, lui aussi remonte la rivière comme moi. À la blague, je me dis « On n’aura pas de chicane, nous sommes chacun de notre côté » et je continu ma marche sans me préoccuper de lui. Plus tard, tel ne fût pas ma surprise de le voir sortir de l’eau à environ cinquante pieds devant moi. Lorsqu’il a sorti de l’eau, il s’est secoué, a marché sur les roches sur à peu près une cinquantaine de pieds. Il s’assoit en bordure de la forêt pour se lécher. Pendant tout ce temps, je suis resté immobile et le regardais faire. Vu qu’il restait assis, je décide de continuer à marcher en suivant le bord de la rivière.

Il décide, lui aussi, de continuer à remonter la rivière. Je regarde souvent en arrière de moi pour voir s’il marche toujours dans la même direction ; c’est le cas. Je me dis « Laurent, tu es sur son territoire, la politesse serait que tu le laisses passer en avant ».

Je m’arrête, dépose mes deux sacs à dos et attends tranquillement que Monsieur passe en avant. Rendu à peut-être quarante ou cinquante pieds plus loin, il s’arrête brusquement, lève sa tête et commence à sentir et à regarder dans ma direction. C’est comme s’il venait de s’apercevoir tout à coup que j’étais là. Il revient vers moi. De mon côté, je me penche lentement pour prendre ma hache qui est sur le côté de mon gros sac à dos et j’attends. À ce moment-là, tu n’es pas gros dans tes culottes et tu te demandes « qu’est-ce qui va se passer » ?

Il s’approche jusqu’à environ vingt pieds, sans montrer de signes d’agressivités, ne faisant aucun son en particulier. Je reste calme en espérant qu’il décide de virer de bord. Tout en me regardant de ces petits yeux noirs, il regarde à gauche, à droite, sent les roches ou j’ai mis pied et finalement se tanne de ma présence. Il repart à marcher nonchalant en suivant la rivière. Plus loin, il rentre dans la forêt à mon grand soulagement.

Vous comprendrez que je n’ai pas de photos de Monsieur !!!

J’arrive à la pourvoirie Wedge Hills qui est inoccupée depuis quelques années en milieu d’après-midi de ma vingt neuvième journée. Il y a beaucoup de bâtiments, j’en choisis un qui a un petit poêle à bois fonctionnel. La tente s’est plaisant mais lorsqu’on a la possibilité de dormir sur un bon matelas, de s’assoir à une table pour manger et de laisser la horde sauvage dehors, c’est beaucoup mieux. Je décide de prendre un jour de repos, ça va faire du bien à mon corps.

Durant la nuit, je me suis réveillé et en regardant par la fenêtre, je vois une très belle aurore boréale d’un vert émeraude pur qui descends dans le ciel, sinueuse comme la rivière George avec d’autres plus petites, de même couleur, qui ajoutent une touche magique à ce phénomène naturel de toute beauté.

Tel ne fût pas ma surprise, le lendemain midi, de voir arriver deux hydravions à la pourvoirie ! Ces quatre personnes sont en voyage de pêche pour quelques jours. Ils ont été très surpris de voir quelqu’un là, car la propriétaire leur avait dit qu’il n’y avait personne. Lorsque j’ai eu terminé de leur raconter quelle sorte de voyage que j’étais en train de faire, ils ont trouvé que j’étais tout un aventurier. Ils ont partagé avec moi leurs truites mouchetées prisent au courant de l’avant-midi.

Avant de repartir pour aller pêcher sur un lac des environs, ils laissent un peu de bagages à la pourvoirie pour le récupérer en fin de journée avant de retourner à la pourvoirie Norpaq. Seulement un hydravion est venu récupérer les bagages, ils m’ont donné deux belles truites mouchetées capturées dans l’après-midi. Je leur demande d’avertir Pierre, à la pourvoirie, de mon arrivé dans cinq ou six jours.

Dire que d’ici à la pourvoirie Norpaq, ça prend environ quinze à vingt minutes en hydravion alors que moi je vais en avoir pour au moins cinq jours ou peut-être six, tout dépendant du terrain. À chacun son voyage !!!!

       

Ma marche de la rivière George se poursuit sur de la roche instable et glissante en raison de la pluie. J’ai l’impression que je n’avance pas au même rythme que normalement. J’ai trouvé deux belles cornes de caribou et vu qu’elles étaient seulement à environ une vingtaine de pieds l’une de l’autre, elles proviennent du même caribou. Même si ces cornes ne représentent pas un trophée, celle de droite possède une palette en avant (appelé, shovel en anglais) démontrant que c’était un mâle mature. C’est la première fois de ma vie que j’en prends dans mes mains. Je dois calmer ma passion pour les cornes car pour un court instant, j’ai voulu les emportées avec moi.

Je suis installé pour la nuit sur une petite plage de sable bordée à l’avant par une ligne rocheuse. Quelle est belle et gracieuse cette rivière qui défile devant moi. Oubliant les efforts et la fatigue, je me sens privilégier d’être ici à la contempler. J’aime cette rivière. Je regarde au loin, en aval de la rivière et vois la distance parcourue depuis mon départ le 11 juillet. Une émotion de fierté mouille ma vue et quelques larmes coulent toutes aussi paisiblement que l’eau de la George.

Aujourd’hui, j’ai encore voulu contrôlé mon voyage, je me dois, intérieurement, d’accueillir, avec amour, ma difficulté à lâcher prise.

Lors de ma trente troisième journée de marche, j’aperçois cinq autres canots qui descendent la rivière, arrivés à ma hauteur, ils s’arrêtent pour parler avec moi. Eux aussi très surpris, de voir un gars marché sur le bord de la rivière avec deux sacs à dos. Ce sont neuf Américains et un Québécois de Schefferville, aucun ne parlent français. Nous avons parlé ensemble une vingtaine de minutes puis nous sommes repartis chacun dans notre direction.

En cette fin de journée, je suis campé en haut d’une courbe qui porte le nom de « Baie des millionnaires ». Un très grand espace dénudé ou il n’y a que de la mousse, des petits fruits en abondance et quelques petits îlots de petites épinettes noires. J’ai l’impression que se sera ce genre de terrain qui m’attends lorsque je serai en marche de l’autre côté de la rivière George.

Le lendemain à mon réveil, j’ai photographié le lever du soleil dont les rayons percent les nuages noirs. Quelques-uns des rayons pointent en direction de l’emplacement d’un petit camp satellite de la pourvoirie Norpaq. Je commence ma marche vers 7 : 00 h en direction du camp satellite « Falcoz Camp » pour y arriver en début d’après-midi. J’apprécie beaucoup mon temps passé dans ce petit camp. La température est fraîche avec beaucoup de vent. Pendant la nuit, il y a eu de très grosses averses de pluie.

Vendredi 14 août, au matin de mon trente cinquièmes jours de marche, je pars de « Falcoz Camp », sous la pluie, qui est situé en face l’embouchure de la rivière Falcoz, en direction de la pourvoirie Norpaq distant de dix à onze kilomètres en amont de la rivière. Le bord de la rivière est particulièrement difficile à marcher, beaucoup de grosses roches cassées et toutes très glissantes. Je ne sais pas si c’est à cause de la fatigue ou de mon empressement d’arriver à la pourvoirie mais dans cette seule portion du trajet, je tombe une bonne dizaine de fois.

Un peu avant d’arriver à la pourvoirie, une chaloupe avec deux personnes à bord se dirige vers moi, c’est Pierre Paquet (un des propriétaires) qui est avec un client. Lorsqu’il me dit « Salut Laurent, je suis très content de te voir et de te rencontrer car on t’attend depuis quelques jours ». Il m’est très difficile de répondre. En entendant prononcer mon nom avec reconnaissance, ce ne sont que des larmes qui ont réussies à sortir de moi. Il y avait tellement d’émotions de fierté, de courage et de satisfaction qui se bousculaient en moi, d’avoir accompli, non sans misère, cette première portion de mon périple.

Pierre m’a trouvé très courageux d’avoir remonté la rivière en marchant jusqu’à sa pourvoirie.

Après cette brève rencontre, je mis une vingtaine de minutes pour arriver à la pourvoirie. Je fais la connaissance de Dominique, la cuisinière. Plus tard, je rencontre Hugo qui est géologue pour le Ministère des Ressources Naturelles et Simon, son assistant qui étudie en géologie à l’Université de Montréal. Ils sont présentement en train d’étudier comment c’est fait le retrait des glaciers et Luidgi, pilote d’hélicoptère de la compagnie Peak Hélicoptère. Ils étaient au courant que Pierre attendait un marcheur, lorsqu’ils survolaient à l’occasion en périphérie de la rivière, ils portaient une attention particulière au cas où ils me verraient.

Je profite au maximum de ma journée de repos. Je prends le temps de réaliser que je viens de marcher deux cent quatre-vingt-douze kilomètres le long de la rivière George. À tous ces matins ou il m’a fallu beaucoup de courage pour plier bagage et partir sous la pluie. À savoir que dans quelques heures, beau temps mauvais temps, tout mon corps ressentira, encore une fois, la fatigue dû à mes sacs à dos et à la difficulté du terrain rencontré. À mesure que la journée avance, il y a toujours cette question qui revient sans cesse « Est-ce que je vais trouver un endroit convenable pour passer la nuit ? » car sur la George, il n’y a aucun site de camping déjà aménagé. En regardant mes photos, je me remémore les merveilleux paysages qui se sont dévoilés devant moi à chaque pas. À chaque courbe qui se présente devant, je suis toujours anxieux de découvrir ce qu’il y a plus loin. C’est cette envie de « découvrir » qui me donne la force d’avancé.

Cette rivière a pu garder sa pureté et son côté sauvage du fait qu’elle n’est pas la convoitise de l’homme. Elle n’est la convoitise que des amants de la nature.

Ce sentiment d’amour que j’éprouve pour cette rivière, d’où me vient-il ? En dirigeant ma pensée vers mon cœur, je ressent que j’y ai navigué par le passé et fût très heureux.

Pour continuer mon périple, il me faut traverser la rivière qui fait deux kilomètres de large en face de la pourvoirie, j’avais déjà une entente avec Pierre pour traverser en chaloupe mais lorsqu’Hugo m’a proposé de traverser avec eux en hélicoptère, j’accepta son offre sans aucune hésitation, ce sera mon baptême d’hélicoptère.

       

Le « No Man’s Land » ainsi que la rivière Fraser

Dimanche 16 août, trente septième jour de mon périple. Je n’ai aucune idée de ce qui m’attends pour le reste de ma randonnée et c’est très bien comme ça. Je continu à faire tous les efforts pour lâcher prise et connaître, enfin, un total abandon envers Dieu qui sait tout ce qui est bon pour moi.

Avant d’embarquer dans l’hélicoptère, je vois et donne une dernière poignée de main à Pierre pour le remercier du très bon temps passé à sa pourvoirie. Pierre fréquente le Nord depuis plusieurs années et il me dit « Laurent ne force pas la nature car elle est beaucoup plus forte que toi ». J’ai aussitôt la certitude que ce conseil est une question de survie, que j’aurai à m’en servir et j’éprouve certaines craintes.

Bien que mon vol en hélicoptère fût bref, j’ai bien aimé volé en voyant tout autour de moi. J’ai pu voir une partie la rivière George sous un autre angle, de voir aussi l’immensité d’une petite partie du Grand Nord.

Une fois débarqué, les encouragements abondent, la séance de photos terminée, on se serre la main. Je remets mon gros sac à dos en place chargé de nourriture sèche que j’avais fait acheminé à la pourvoirie, l’autre dans ma main gauche. C’est le retour à la réalité, je reprends ma marche.

Cette première journée s’est bien déroulée. La marche est plus facile, le terrain est plat avec des roches parsemés ici et là. Mon trajet dessiné sur des cartes topographiques et installé dans mon GPS m’est très utile. Je suis content de voir quelques petits îlots d’épinettes noires, il y a du bois sec pour faire un bon feu.

Le lendemain, il commence à pleuvoir après que j’ai eu fini d’empaqueter mon équipement. La pluie et les forts vents m’ont accompagné jusqu’à la fin de l’après-midi. Comme par enchantement, tous les nuages se dissipent et le vent s’arrête. J’en profite pour installer ma tente, que j’ancre très bien au sol, derrière une très grosse roche.

Ce soir, pas de feu. Je n’ai vu aucun arbre de la journée. Aussi loin que porte mon regard sur 360 degré, il n’y a aucun arbre. Mon souper ; peanuts et barre tendre.

En début de soirée, les nuages reviennent, très noirs, il pleut par intermittence. Le vent est léger et tout un coup, c’est une grosse rafale qui arrive. Cette nuit, je n’ai pas beaucoup dormi car le vent avait repris beaucoup d’intensité et de force. Les petites tiges d’aluminium de ma tente pliaient énormément sous la force du vent. J’espérais tout simplement que rien ne lâche.

À mon réveil, le soleil est là et le vent a encore pas mal d’intensité. En déjeunant, peanuts et barre tendre, je tire une première leçon de se « nouveau pays ». Il faut que je m’organise pour toujours installer mon campement dans une petite coulée ou une baisseure pour être à l’abri du vent.

Les jours suivants se sont déroulés avec le même terrain relativement plat et parfois assez vallonné. Le soleil très timide, quelques averses de pluie, la température est fraîche et le vent est toujours présent. Vu qu’il n’y a pas de bois pour faire un feu, je mange du riz trempé dans l’eau froide le soir et le matin. Pour dîner, je mange des peanuts et des petits fruits (bleuets, thé des bois) qui sont très abondants.

Lors de ma quarante et unième journée, J’arrête de marcher sur l’heure du midi, le vent est très fort et il pleut beaucoup. Le conseil de Pierre me revient à l’esprit. J’installe mon campement dans une petite coulée ou le vent est presque inexistant. Ce restant de journée est difficile moralement. Bien que j’accepte la pluie et ses conséquences, le soleil a un aspect bénéfique sur moi. J’ai des frissons, je ne sais pas si je vais avoir la grippe car la température est très fraîche. Ça va être très bon de revoir le soleil. Présentement, ce serait très bon de prendre un repas chaud avec une bonne tasse de thé.

À mon réveil, il y a une certaine fébrilité en moi, car aujourd’hui si tout va bien, je traverserai la frontière Québec-Labrador. Je pars, sans la pluie, accompagné encore une fois d’un fort vent et beaucoup de brume. Je vois à peine deux cent pieds en avant de moi. Très ironique dans un pays sans arbre !!! Heureusement que j’ai un GPS car il me serait impossible de savoir où j’en suis par rapport à mon tracé. Il est 14 : 40 h pm. Ma position sur mon GPS m’indique que je suis exactement sur la frontière. J’ai un pied au Québec et l’autre au Labrador. Pourtant sur le terrain, il n’y a aucune ligne ? C’est la même Terre, le même Nord. Cette ligne sur les cartes topographiques, dans les GPS a été créée par l’homme pour satisfaire son besoin de propriété, de possession. Cette ligne apporte beaucoup plus de conflits que d’harmonie.

En cette fin de journée de mon quarante-troisième jour de marche, je suis campé à la tête de la rivière Fraser qui comprend deux affluents. Un est plus au nord et l’autre plus au sud, c’est sur celui-ci que je suis. En regardant sur la carte, ces deux affluents forment deux pointes comme une langue de serpent. À l’endroit où mon camp est installé, la rivière coule sur un terrain qui est encore relativement plat.

               

Un peu plus loin en aval, la rivière s’engouffre dans un immense canyon, jusqu’au village de Nain, qui a certains endroits atteint plus de sept cent mètres d’altitude. Il serait très hasardeux de suivre la rivière en bas du canyon. Mon tracé est situé tout en haut.

Depuis quelques jours, ce que je trouve le plus difficile, c’est le manque de soleil et par le fait même, un manque de chaleur. La température est fraîche, humide et beaucoup de brume. Lorsque je marche, je suis correct. Une fois installé dans ma tente, je suis toujours transi à cause de l’humidité. Dans mon sac de couchage, j’ai de la bonne chaleur, bien qu’un bout de temps avant mon réveil, je ressent un peu plus le froid.

Il y a trois choses essentielles que je dois absolument changer dans mon comportement.

Premièrement, je dois arrêter de m’en faire avec la météo. Je voudrais toujours que le soleil soit présent. J’éprouve de la difficulté à accepter la pluie et ça me stresse. Peut-être est-ce à cause que je n’ai pas la possibilité de faire un feu pour sécher mon linge ? Peut-être est-ce le soir ou il a tellement venté et mouillé qui m’a marqué ?

Deuxièmement, je suis obsédé par le kilométrage. Cet après-midi, je n’ai pas eu de difficulté à m’arrêter pour installer mon campement car je savais que mon objectif de dix kilomètres était atteint. Je sais, consciemment, que je dois prioriser une place pour mon campement au lieu du kilométrage. Je me dois d’être franc avec moi-même. Je fais des efforts pour marcher un jour à la fois mais je pense très souvent à mon arrivé à Nain. Je sais très bien que j’ai encore bien des jours de marche en avant de moi.

Troisièmement, je suis obsédé pour me trouver une place de camping à l’abri du vent. Je n’y pense pas dans l’avant-midi mais dès que l’après-midi fait son apparition, c’est continuellement dans mon esprit. Pourtant, à chaque fin de journée, je trouve !!!

À mon réveil, ce jeudi 27 août, quarante-huitième jour de marche, il pleut. Après déjeuner, la pluie s’arrête en j’en profite pour paqueter mon bagage et partir. Depuis que j’ai traversé la rivière George, la marche se fait aisément du fait que le terrain est d’une monotonie constante. Heureusement qu’il y a régulièrement des lacs et des petits ruisseaux pour faire un contraste et apportés un peu de vie à ce paysage « lunaire ».

Je n’ai vu que trois caribous à trois endroits différent et quelques lagopèdes des saules. Lorsque je m’arrête pour me reposer, j’imagine, à chaque fois, que cette vaste étendue qui s’offre à mes yeux devait être remplis de vie avec la présence de milliers de caribous. Suivis des nomades avec une vie de liberté, palpitante, mais, OH !! combien difficile et remplis d’imprévus. Suivis des loups pour éliminer les vieux et les faibles. Suivis des renards et des oiseaux pour finir les restes. Suivis du temps pour retourner les os à la terre.

Du côté gauche de la rivière Fraser ou je suis, le terrain est vallonné et la marche se fait encore bien. En regardant ma carte topographique, je constate que c’est dans les prochains jours que la marche se fera plus difficile. Je me suis approché le plus possible du canyon d’où je peux photographier le lac Tasisuak qui fait 40 kilomètres de long. De l’autre côté, plus en aval, le terrain est très montagneux avec de grosses coulées qui ont été creusé par les glaciers. Sur le dessus, à plusieurs endroits, il n’y a aucune végétation car tout a été érodé lors du passage des glaciers. On voit très bien toutes les stries que la glace a creusée sur le roc. Dans le fond des coulées, il y a présence d’épinettes noires, de mélèzes et d’aulnes qui ajoutent une touche de verdure. Les paysages que j’ai présentement l’opportunité de voir gagnent en beauté. Cette beauté a été, est et sera toujours préservé par la rudesse du climat.

Youppie !!! Ce soir, il y a du bois pour faire un feu. Ça fait beaucoup de bien de manger un repas chaud (même si c’est encore du riz !) et de boire du thé. Le dernier repas chaud remonte au dimanche 16 août (15 jours). Je profite de cette abondance de chaleur car une fois rendu dans ma tente, je sais ce qui m’attends.

Cinquante-deuxième jours de marche

La température est fraîche, le vent est de très faible intensité, le soleil me réchauffe et me donne de l’énergie depuis maintenant trois jours. Je suis très content de la présence du soleil car, depuis ces trois derniers jours, le terrain est plus montagneux, beaucoup de cassé de cap qui rends la marche très difficile. S’il y avait présence de brume, je ne sais vraiment pas comment je pourrais avancer même avec l’aide de mon GPS. Lors des deux derniers jours, j’ai pu me faire un feu, mais ce soir, il n’y a pas de bois. Je suis dans ma tente, transi, j’ai froid.

Mardi, premier septembre, jour 53

Après avoir fini de manger mon riz ramollit dans l’eau froide, je ramasse tout mon bagage sous le soleil et j’entreprends une autre journée de marche, toujours vers l’est, en terrain montagneux. Deux kilomètres plus loin, il est 9 : 30 h, j’arrive à une coulée qui prends naissance loin au sud et termine sa course au nord en plongeant dans le canyon de la rivière Fraser. À première vue, cette coulée, aux parois rocheuses, a une profondeur d’au moins deux cent cinquante à deux cent soixante-quinze mètres. Je pars en exploration vers le sud et ensuite vers le nord. Force est de constater qu’elle est tout à fait infranchissable pour un homme à pied avec deux sacs à dos. Je retourne en arrière sur une cinquantaine de mètres, tellement frustré que je me donne des coups de poings sur ma cuisse droite en disant « Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai que ça va finir ici, à quatre jours du village de Nain ». Je dépose mes deux sacs à dos au sol, et pars en exploration vers le sud-ouest. Au bout d’une quinzaine de minutes de marche, je m’arrête, je vois aussi que dans cette direction, je suis bloqué. Revenu à mes sacs, je sais pertinemment que je n’ai pas besoin de me diriger vers la rivière Fraser, car elle est au moins cinq cent mètres plus basse que moi.

Après m’être calmé, je me rends à l’évidence que je dois déclarer forfait et que mon périple se termine ici. Je me remémore, encore une fois, le précieux conseil de Pierre. Je sors mon dispositif « Spot », je pèse sur le bouton « Help », de petites lumières se mettent à clignoter, m’indiquant que le message et ma position sont envoyés. En pesant sur le bouton « Help », cela signifie que j’ai besoin d’aide mais que ma vie n’est pas en danger.

Je suis assis sur le socle rocheux tout près de mes deux sacs à dos. Bien que le soleil me réchauffe de sa présence, cette brise qui vient du nord-est me donne des frissons.

Même si cette fin de périple n’est vraiment pas celle à ce que je m’attendais, je ne prends pas cela comme un échec. Je suis à environ quarante kilomètres de Nain, j’ai marché tout près de quatre cent-soixante-douze kilomètres sur différents terrains et différentes conditions climatiques. Tout ça, en solitaire. Je suis fière de moi.

Sur la fin de l’après-midi, inquiet ou peut-être trop pressé de recevoir de l’aide, je repese sur « Help ». Vers 5 : 00 h pm, je monte mon campement, sans enthousiasme. Je suis tanné de manger froid et par-dessus tout tanné d’avoir froid. À l’occasion, il y a de petites bourrasques de vent qui me rappelle des souvenirs pénibles. Je réussis tout de même à m’endormir en espérant que demain j’aurai de l’aide.

Mercredi 2 septembre, jour 54

Lorsque je me suis réveillé, j’ai tout de suite constaté qu’il pleuvait, il ventait et c’était beaucoup plus froid. Après m’être habillé et mis mon imperméable, je sors dehors pour la petite pisse du matin. À mon grand désarroi, c’est complètement bouger de brume, je vois à peine à cinquante mètres tout autour de moi. Je me dis que personne ne pourra venir à mon aide aujourd’hui. La journée s’annonce très longue.

Je déjeune habillé de mon imperméable. À 8 : 00 h, je sors à nouveau dehors pour repeser, quand même, sur le bouton « Help ». Je laisse mon dispositif dehors sur une roche car les lumières vont clignotées pendant une heure avant de s’éteindre d’elles même. À ce stade-ci, je commence très sérieusement à douter de l’efficacité de ce dispositif « Spot ». Il m’est venu à l’idée de le tirer au bout de mes bras !!! Je sais que le message a été envoyé mais il n’y a aucun retour qui nous indique un « accusé de réception ».

À mesure que l’avant-midi se déroule, les conditions climatiques se détériorent. La pluie s’amuse à changer radicalement d’intensité passant de faible à très abondante et vice versa. La force du vent froid qui vient du nord-est est très intense si bien que ma tente s’incline au 45⁰, je suis assis au milieux, tient le toit avec ma main droite pour donner du répit aux petites tiges d’aluminium dans l’espoir qu’elles ne tordent pas sous la force du vent. Tout en faisait cela, je réfléchis aux conséquences advenant un bris majeur de ma tente ou elle deviendrait inutilisable car après tout, pour l’instant, c’est ma maison.

À 11 : 25 h, ma décision est prise. Je sors dehors avec mon dispositif « Spot » et pèse sur le bouton « S.O.S ». Ce bouton ne doit être actionné qu’en cas de danger de mort. C’est ce qui peut m’arriver advenant la perte de ma tente ou tout autre imprévu.

Avant de partir pour mon périple, j’ai dû activer mon dispositif sur internet via mon ordinateur. Il me fallait indiquer le nom de deux personnes proches à rejoindre en cas d’urgence. Je mis en premier le nom de Karolann, ma première fille, ainsi que Nadia, une de mes deux belles-sœurs.

Environ une heure trente après avoir pesé sur le bouton, je sors pour voir si les lumières étaient éteintes. Elles clignotent encore. Je leurs dis « vous allez clignotés tant que les batteries vont avoir de l’énergie ». Sur l’heure du souper, il n’y a aucune amélioration, je crois entendre, trois ou quatre fois, le son du moteur d’un hélicoptère mêlé au son du vent et du bruit de la toile de ma tente.

Tout d’un coup plus rien. Je me demande si ce son n’était pas le fruit de mon imagination, peut-être que je commence à halluciner ?

Sans savoir la suite, je pense souvent à mes deux filles ; Karolann et Jaël. L’important fût de chasser les pensées noires, de m’abandonner, de mettre la situation dans les mains de Dieu. Lui a le pouvoir de s’organiser avec ça.

Karolann reçus, peu de temps après que j’aies pesé sur le bouton « S.O.S », un appel de la compagnie Globalstar (c’est elle qui gère le dispositif Spot) lui indiquant que j’étais en danger. Elle fût en contact avec la GRC de Goose Bay à quelques reprises au cours de la journée. Dans la soirée, elle sût que la tentative de me récupérer avait échouée à cause des conditions climatiques. Elle aussi s’apprêta à passer une nuit d’angoisse.

Avant de me coucher, je place mes deux sacs à dos dans le petit portique de ma tente face au vent, espérant que cette bosse puisse faire bifurquer, le plus possible, l’emprise du vent. Ça là aider. Je me déshabille, enfile mes pantalons isothermiques, garde un gilet à manches longues et m’enfonce dans mon sac de couchage (style momie) en laissant juste une petite ouverture pour pouvoir respirer. À chaque fois que je me réveillais durant la nuit à cause du vent, j’entendais la pluie qui tombait, encore. J’étais vraiment découragé à penser que je passerais peut-être une autre journée à manger froid et à avoir froid.

Jeudi 3 septembre, jour 55

5:45 h du matin (heure du Québec sur ma montre car je n’ai vraiment pas penser à avancer l’heure depuis que je suis au Labrador), je suis réveillé par le bruit d’un hélicoptère et cette fois-ci, il n’y a aucun doute dans mon esprit. Je ne prends pas le temps de m’habiller, je sors mon corps à moitié dehors, il pleut, il vente et il y a encore beaucoup de brume, je ne vois absolument rien mais le son se rapproche. À voix haute, je dis « Dieu mon père approche-les de moi, il vaut qu’ils me trouvent ». La température est tellement froide, qu’à chaque respiration, il y a de la fumée blanche qui s’échappe de ma bouche. Le son est maintenant très fort, il continu de se rapprocher, je ne vois toujours rien.

Mon cœur s’emballe avec une forte montée d’adrénaline lorsque du côté nord-est, j’entrevois les palmes de l’hélicoptère qui émergent de la brume, une grosse hélicoptère « Cormoran » de Sauvetage Canada. Je rentre dans ma tente, saisi le manteau rouge de mon imperméable et ressort mon corps à moitié en faisant virer dans les airs, avec ma main gauche mon manteau, en criant « I’m here, I’m here, I’m here ». Lorsque l’hélicoptère se pose à une cinquantaine de mètres de moi, je rentre dans ma tente pour m’habiller et remercie Dieu mon père de m’avoir sauvé. Il me vient à l’esprit que c’est comme dans les films ou au nouvelle mais aujourd’hui, c’est moi l’acteur, le rescapé.

Alors que je suis en train de m’habiller, la fermeture éclair de ma tente s’abaisse et apparait un premier sauveteur. Il me demande « Are you Laurent Lemieux? » je réponds « Yes, I’m very happy to see you ». Il a recommencé à parler mais il parlait trop vite pour moi, je n’ai pas compris ce qu’il voulait me dire. C’est alors qu’un deuxième sauveteur arrive. Je lui demande « Do you speak french ? » et me réponds « Oui, je m’appelle Dominic et lui c’est Jim ». Je remarque que Dominic a une carabine en bandoulière sur la poitrine, lorsque je le regarde il me dit « C’est une protection car avant d’arrivé, on a vu un gros ours noir qui s’en venait vers ici » et de poursuivre « Laurent dépêche-toi de finir de t’habiller, de mettre tes bottes et ramasse seulement tes choses importantes, on n’a pas beaucoup de temps, les conditions climatiques vont s’empirées ». Pendant que je m’habille, ils mettent mon bagage dans mes sacs à dos. Dominic me fait savoir que la tente va rester là, ça ne me dérange pas pantoute.

Arrivé dans l’hélicoptère, Dominic me fait assoir et m’attache sur un petit siège pour le décollage. En face de moi, la grande porte de côté reste ouverte, Pépin (un autre membre de l’équipage) s’y tient sur le bords, attaché à une sangle et donne certainement des directives au pilote. Peu de temps après le décollage, le pilote s’est dirigé dans la profonde coulée pour ensuite se rediriger vers le nord-est, descendre dans le canyon et suivre le cours de la rivière Fraser.

Karolann sût que j’avais été récupéré par Sauvetage Canada des Forces Canadiennes.

Je suis maintenant mi- couché sur la civière, Dominic et Jim sont paramédics. Ils font des examens préliminaires sur mon état de santé. Dominic m’apprend que ma température corporelle est de 35.6⁰ Celsius. Mon corps est en état d’hypothermie. Ils se sont assurés que je sois au chaud pour que mon corps remonte à sa température normale. J’ai mangé des barres énergisantes et bu du café chaud. Une fois les examens préliminaires terminés, Dominic me dit que je paraissais être en bonne santé, que la température de mon corps augmentait. J’avais à l’idée d’arrêter à Nain et de là, prendre un avion pour Québec comme j’avais prévu.

Il préférait me transporter à l’aéroport de Goose Bay et que de là, il y aurait une ambulance pour m’amener à l’hôpital pour que je puisse rencontrer un médecin à l’urgence, simplement pour être certain. Durant mon transport qui a duré environ une heure et quinze minutes, j’ai des écouteurs et je peux communiquer avec les membres de l’équipage. Je parle de mon voyage à Dominic et lui, traduit. Les cinq membres de l’équipage ont trouvé que je venais de faire tout un voyage.

Avant d’être transféré de civière à l’aéroport de Goose Bay, j’ai reçu la carte topo utilisée pour me localiser et un écusson que j’ai fait coudre, avec fierté, sur mon chapeau d’aventurier. Chaque membre de l’équipage mon serré la main et j’ai été très agréablement surpris de constater que le pilote était une jeune femme. C’est toujours plaisant de voir que des femmes osent, avec brio, prendre leur place dans des métiers traditionnellement « réservés » aux hommes. Félicitation à vous toutes de briser cette tradition. Particulièrement à toi, Karolann, pour ton cours de garde-chasse, à toi, Jaël, pour tous tes diplômes en technique policière et d’être, pour l’instant, dans l’armée de réserve.

Je suis arrivé à l’urgence vers 9 : 30 h (heure du Labrador) et passe différents tests. La balance indique 137 livres alors qu’à mon départ elle indiquait 165 livres. J’ai donc éparpillé 28 livres un peu partout dans le Nord.

Avant d’avoir mon congé sur l’heure du midi, je reçois la visite d’une personne de CBC News qui désirait me mettre en contact avec Jay (journaliste) pour parler de mon aventure, si je le désirais, et cela sans aucune pression de leur part. J’accepte en lui disant que ce serait préférable d’avoir un interprète car je ne parle anglais qu’à 40 %.

Après vérification avec l’aéroport, mon départ pour Québec se fera samedi avant-midi à 10 : 40 h. Ce soir je suis chez, Bigland Bed and Breakfast, heureux que mon périple soit terminé, heureux d’avoir pris un repas chaud et heureux d’être à la chaleur.

Vendredi 4 septembre

Je fais la connaissance de Jean-Pierre Arbour, directeur de l’École Boréale, qui sera l’interprète pour l’entrevue, qui est cédulé dans l’après-midi.

Je passe le reste de la journée en compagnie de Jean-Pierre, lui aussi est un passionné du Nord. Il m’ouvre la porte de sa maison pour la nuit et viendra me reconduire à l’aéroport.

                     

Conclusion

Comme vous avez pu le constater, ce périple de près de quatre cent soixante-douze kilomètres à pied a été très rude physiquement et d’une très grande intensité psychologique. Les dix premières nuits suivant mon retour chez-nous, j’étais continuellement dans mon voyage, je marchais, devais trouver une place pour me coucher, descendre une coulée etc… C’est un peu dur à expliquer car bien que j’étais conscient d’être revenu, j’étais aussi conscient d’être encore là-bas !! Le fait d’avoir été seul ajoute à la difficulté. C’était mon choix, je ne le regrette pas. J’ai perdu du poids mais gagné en confiance, courage et volonté.

Lorsque l’on organise et fait un voyage comme celui-ci, on se dirige totalement dans l’inconnu. Il faut s’abstenir de dire que je vais faire telle ou telle chose car avec tous les imprévus qui surviennent, c’est certain que ce que l’on avait prévu faire n’arrivera pas. Ce fût la même chose l’an passé lors de mon expeditiondunord.com en canot du barrage Manic 1 jusqu’à Kuujjuaq. Quand on va vers l’inconnu, il n’y a tout simplement rien à prévoir. On doit inévitablement accepter ça.

Vers l’inconnu, on ne contrôle rien, de même que dans le connu de toute façon. Si on pense que nous contrôlons, ce n’est qu’une illusion. On ne peut contrôler les évènements qui arrivent dans notre vie. Nous sommes maîtres d’aller à gauche ou à droite, mais nous ne sommes pas maîtres des évènements.

C’est grâce au trois derniers jours de mon voyage que j’ai pris conscience de cela.

Pour moi, la Liberté du Nomade, c’est d’écouter son cœur, de répondre à l’appel pour vivre sa passion, d’avoir le courage de faire le premier pas. De s’abandonner, ce qui n’est pas une forme de faiblesse mais une grande forme de courage, à une force qui est des millions et des millions de fois supérieures à nous, petits humains.

Je dédie ma randonnée pédestre à la protection du Nord. À un Nord qui dois retourner à sa fonction originelle, et ce, sans frontière humaine.

Je peux dire en toute connaissance de cause et avec une très grande humilité.

OUI, J’AIME LE NORD